Il n’est pas né milliardaire. Il n’a pas hérité d’un empire technologique. Et lorsqu’il a décidé de créer son propre réseau de télécommunications au Zimbabwe, le principal obstacle n’était pas seulement financier : c’était l’État lui-même.
Pendant plusieurs années, Strive Masiyiwa va mener une bataille qui aurait pu détruire son entreprise et sa fortune. Il finira pourtant par obtenir le droit de faire ce que le système voulait lui interdire : construire un réseau téléphonique privé.
Près de quarante ans plus tard, son parcours dépasse largement les télécommunications. Fibre optique, data centers, cloud, services numériques, éducation, philanthropie et désormais intelligence artificielle : Masiyiwa est devenu l’un des entrepreneurs africains qui ont le plus investi dans les infrastructures nécessaires à la transformation numérique du continent.
Mais pour comprendre comment il en est arrivé là, il faut revenir au commencement.
Une enfance loin du pouvoir
Strive Masiyiwa naît au Zimbabwe en 1961.
Alors qu’il est encore enfant, sa famille quitte le pays et s’installe en Zambie. Il y grandit dans un environnement marqué par l’activité minière et poursuit une partie de sa scolarité en Afrique avant de partir en Écosse pour ses études secondaires.
Contrairement à une légende souvent véhiculée autour des grands entrepreneurs, il n’est donc pas exact de présenter Masiyiwa comme un enfant ayant grandi dans l’extrême pauvreté.
Sa famille dispose de suffisamment de moyens pour lui permettre d’étudier à l’étranger. Sa mère est elle-même entrepreneure, ce qui lui donne très tôt une certaine familiarité avec le monde des affaires.
Cette précision est importante.
L’histoire de Masiyiwa n’est pas celle d’un homme parti de zéro. C’est celle d’un homme qui va transformer les possibilités auxquelles il a eu accès en une ambition beaucoup plus grande.
L’ingénieur qui voulait construire
Masiyiwa poursuit ses études au Royaume-Uni et obtient un diplôme d’ingénieur en génie électrique à l’Université du pays de Galles.
En 1984, après l’indépendance du Zimbabwe, il retourne dans son pays natal.
Il travaille alors brièvement pour la compagnie téléphonique publique, où il découvre de l’intérieur le fonctionnement du secteur des télécommunications.
Mais rester salarié n’est pas son objectif.
Il quitte son emploi et décide de créer sa propre entreprise d’ingénierie.
C’est le premier véritable tournant.
Il ne veut plus seulement travailler dans l’industrie.
Il veut construire.
1986 : le premier véritable pari
En 1986, Masiyiwa crée une entreprise spécialisée dans les services d’ingénierie électrique.
Cette expérience lui permet d’apprendre les réalités parfois moins visibles de l’entrepreneuriat :
trouver des clients, financer des projets, recruter des employés, gérer des contrats et surtout survivre lorsque les ressources sont limitées.
Mais quelque chose attire progressivement son attention :
le téléphone mobile.
À cette époque, la téléphonie mobile est encore loin d’être devenue le phénomène mondial que nous connaissons aujourd’hui.
Pourtant, Masiyiwa voit déjà ce que beaucoup ne voient pas encore.
Si les lignes téléphoniques fixes sont difficiles à installer, coûteuses et limitées, le mobile pourrait permettre de contourner une partie de ces contraintes.
Il imagine alors un réseau qui permettrait à davantage de Zimbabwéens de communiquer.
En 1993, il fonde Econet Wireless.
Et c’est là que son histoire prend une tournure extraordinaire.
LE COMBAT QUI A FAIT SA LÉGENDE
Un problème : le monopole
Masiyiwa souhaite obtenir une licence pour exploiter un réseau de téléphonie mobile privé.
Mais le secteur est alors dominé par l’État.
Le gouvernement zimbabwéen refuse de lui accorder la licence.
Pour beaucoup d’entrepreneurs, cela aurait signifié la fin du projet.
Masiyiwa choisit une autre voie :
il attaque la décision devant les tribunaux.
Pendant plusieurs années, il mène une bataille juridique contre le système en place.
Le combat va durer environ cinq ans et mettre son entreprise sous une pression financière considérable. Forbes décrit cette période comme une bataille qui l’a conduit au bord de la faillite.
Le risque est immense.
Il ne se bat plus simplement pour son entreprise.
Il se bat pour le droit d’entrer dans une industrie contrôlée par l’État.
Cinq années de combat
La bataille devient l’une des histoires entrepreneuriales les plus marquantes du Zimbabwe.
Masiyiwa défend l’idée qu’un opérateur privé doit pouvoir entrer sur le marché des télécommunications.
Son argumentation finit par aboutir devant la justice.
En 1997, il obtient finalement le droit de développer son réseau.
L’année suivante, Econet commence ses opérations commerciales.
La société devient alors le premier opérateur privé de télécommunications du Zimbabwe.
Ce moment est fondamental.
Parce que Masiyiwa ne vient pas seulement de gagner un procès.
Il vient de contribuer à mettre fin au monopole d’État dans les télécommunications mobiles du pays.
Son entreprise peut désormais construire.
Et le marché peut commencer à changer.
1998 : LE TÉLÉPHONE MOBILE CHANGE DE STATUT
À la fin des années 1990, le téléphone mobile est encore loin d’être accessible à tout le monde en Afrique.
Mais Econet développe progressivement son réseau.
Le téléphone devient un outil de communication pour des millions de personnes.
Le projet de Masiyiwa commence alors à dépasser son ambition personnelle.
Il participe à un mouvement beaucoup plus large :
la démocratisation de la communication en Afrique.
La téléphonie mobile permet à des personnes éloignées des grands centres urbains de communiquer sans attendre le développement massif des lignes fixes.
C’est l’une des raisons pour lesquelles Masiyiwa est souvent présenté comme l’un des pionniers de la téléphonie mobile africaine.
QUITTER LE ZIMBABWE POUR CONTINUER À CONSTRUIRE
Mais gagner la bataille judiciaire ne signifie pas que tout devient facile.
Les tensions avec le pouvoir persistent.
Au début des années 2000, Masiyiwa s’installe en Afrique du Sud et développe davantage son groupe à l’échelle internationale.
C’est un autre moment décisif.
Il aurait pu rester concentré sur le marché zimbabwéen.
Il choisit au contraire de penser :
Afrique.
Son groupe commence alors à investir dans plusieurs marchés.
Botswana.
Nigeria.
Burundi.
Rwanda.
Lesotho.
Afrique du Sud.
Et d’autres pays.
Le projet n’est plus simplement de connecter le Zimbabwe.
Il s’agit désormais de construire un groupe technologique panafricain.
DE L’OPÉRATEUR TÉLÉCOM À L’INFRASTRUCTURE
C’est probablement l’une des parties les plus importantes de l’histoire de Masiyiwa.
Beaucoup d’entrepreneurs auraient pu se satisfaire d’un opérateur télécom rentable.
Masiyiwa va plus loin.
Il comprend que le véritable pouvoir numérique ne se trouve pas uniquement dans les téléphones.
Il se trouve dans les infrastructures qui permettent aux téléphones, aux entreprises et aux États de communiquer.
Fibre optique.
Réseaux.
Data centers.
Cloud.
Connectivité internationale.
Services numériques.
C’est cette vision qui va progressivement donner naissance à une nouvelle génération d’entreprises autour de son groupe.
LIQUID TELECOM : CONSTRUIRE LES AUTOROUTES NUMÉRIQUES DE L’AFRIQUE
Avec Liquid Telecom, Masiyiwa s’attaque à un problème beaucoup plus vaste.
Comment connecter les pays africains entre eux ?
Construire des réseaux de fibre optique capables de transporter d’énormes quantités de données devient alors une priorité.
Le groupe développe progressivement un réseau panafricain.
Aujourd’hui, Cassava Technologies affirme disposer de plus de 100 000 kilomètres de réseau de fibre à travers plusieurs marchés.
Cette infrastructure est essentielle.
Car derrière chaque appel vidéo, chaque transaction numérique, chaque plateforme de streaming, chaque service bancaire en ligne et chaque application d’intelligence artificielle, il faut des infrastructures capables de transporter et de traiter les données.
Masiyiwa ne construit donc plus seulement des réseaux téléphoniques.
Il construit une partie des autoroutes numériques de l’Afrique.
CASSAVA TECHNOLOGIES : CHANGER D’ÉCHELLE
En 2021, les activités technologiques sont regroupées sous la marque Cassava Technologies.
Le groupe veut désormais aller beaucoup plus loin que les télécommunications.
Il se positionne notamment sur :
– la fibre ;
– le cloud ;
– les data centers ;
– la cybersécurité ;
– les services numériques ;
– l’intelligence artificielle ;
– les infrastructures technologiques.
Cassava Technologies est aujourd’hui présenté comme un groupe technologique panafricain présent sur plusieurs continents.
Le changement est considérable.
L’homme qui voulait autrefois obtenir une licence pour faire fonctionner un réseau mobile est désormais à la tête d’un groupe qui construit les infrastructures nécessaires à l’économie numérique.
LES DATA CENTERS : LE NOUVEAU CHAMP DE BATAILLE
Pendant longtemps, la question africaine était :
Comment connecter les Africains à Internet ?
Aujourd’hui, une autre question apparaît :
Où les données africaines sont-elles stockées et traitées ?
C’est là qu’interviennent les data centers.
Cassava Technologies développe notamment Africa Data Centres, infrastructure destinée à fournir aux entreprises et aux organisations africaines les capacités nécessaires au stockage et au traitement des données.
Ce secteur devient particulièrement stratégique avec l’explosion du cloud et de l’intelligence artificielle.
Et Masiyiwa semble avoir compris une chose essentielle :
celui qui contrôle l’infrastructure numérique possède une partie des fondations de l’économie de demain.
L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : SON NOUVEAU PARI
Masiyiwa ne regarde pas uniquement le présent.
En 2025, TIME l’a sélectionné parmi les 100 personnalités les plus influentes dans le domaine de l’intelligence artificielle.
La raison est notamment liée aux investissements de Cassava Technologies dans les infrastructures nécessaires au développement de l’IA en Afrique.
En mars 2025, Cassava a annoncé un partenariat avec NVIDIA pour développer ce qui a été présenté comme une AI Factory en Afrique, destinée à fournir des capacités de calcul pour développer et exploiter des systèmes d’IA.
Cette évolution est particulièrement importante.
Il y a trente ans, Masiyiwa se battait pour connecter les Africains au téléphone.
Aujourd’hui, il veut participer à donner au continent les moyens de calculer, stocker et développer l’intelligence artificielle.
La trajectoire est remarquable.
Téléphone → Internet → fibre → data centers → cloud → IA.
L’ENTREPRENEUR DEVIENT PHILANTHROPE
Mais l’empire économique n’est qu’une partie de l’histoire.
Avec son épouse Tsitsi Masiyiwa, il fonde en 1996 la Higherlife Foundation.
L’objectif est notamment de soutenir l’éducation et les enfants vulnérables.
La philanthropie devient progressivement une composante majeure de son parcours.
Les initiatives liées à Higherlife Foundation ont notamment permis de financer des bourses et des programmes destinés à des jeunes Africains.
Son approche est révélatrice de sa philosophie :
construire des entreprises, mais également investir dans les personnes.
Car une infrastructure ne sert à rien sans les personnes capables de l’utiliser.
DE L’ENTREPRENEUR À L’INFLUENCEUR MONDIAL
Au fil des années, Masiyiwa entre également dans les conseils et institutions internationales.
Il rejoint notamment le conseil d’administration de la Bill & Melinda Gates Foundation en 2022.
Il a également siégé ou participé à plusieurs organisations internationales liées au développement, à la santé et à l’économie.
Son influence ne vient donc plus seulement de son argent.
Elle vient aussi de sa capacité à participer aux discussions sur :
l’Afrique, la technologie, la santé, l’éducation, le climat et le développement.
MAIS PEUT-ON RÉELLEMENT DIRE QU’IL EST PARTI DE LA PAUVRETÉ ?
C’est ici qu’il faut éviter le cliché.
Dire :
« Strive Masiyiwa était pauvre et est devenu milliardaire »
serait trop simpliste et insuffisamment documenté.
Les biographies disponibles indiquent que sa famille a pu financer une partie de son éducation à l’étranger et qu’il a étudié dans de bonnes conditions.
Son histoire est donc plus intéressante autrement.
Il n’est pas parti de la misère. Il est parti d’une base familiale et éducative relativement favorable, puis il a pris des risques qui auraient pu lui coûter son entreprise et sa fortune.
C’est notamment son combat pour Econet qui constitue le véritable moment de rupture.
Il avait une idée.
Le système lui disait non.
Il a insisté.
Il a risqué la faillite.
Il a gagné.
Puis il a construit.
LE VÉRITABLE MODÈLE MASIYIWA
Lorsqu’on regarde toute sa carrière, une logique apparaît.
PREMIÈRE ÉTAPE : OBSERVER
Masiyiwa observe un problème :
l’Afrique manque de connectivité.
DEUXIÈME ÉTAPE : ENTRER DANS LE PROBLÈME
Il crée une entreprise capable d’agir sur ce problème.
TROISIÈME ÉTAPE : REFUSER LA LIMITE
Lorsque le système lui ferme la porte, il utilise le droit pour essayer de l’ouvrir.
QUATRIÈME ÉTAPE : CHANGER D’ÉCHELLE
Il passe du Zimbabwe au reste de l’Afrique.
CINQUIÈME ÉTAPE : CONSTRUIRE L’INFRASTRUCTURE
Il ne veut plus seulement vendre des services.
Il veut construire les réseaux qui permettent à d’autres entreprises de fonctionner.
SIXIÈME ÉTAPE : ANTICIPER LA PROCHAINE RÉVOLUTION
Après le mobile et Internet, il mise sur le cloud et l’IA.
C’est probablement cette capacité d’anticipation qui explique une grande partie de sa longévité entrepreneuriale.
CE QUE L’AFRIQUE PEUT APPRENDRE DE SON PARCOURS
L’histoire de Masiyiwa ne signifie pas que n’importe qui peut devenir milliardaire simplement en travaillant dur.
Ce serait une conclusion trop facile.
Elle montre plutôt plusieurs réalités.
Premièrement : un problème peut devenir une industrie.
L’absence de télécommunications modernes était un problème.
Masiyiwa y a vu une opportunité.
Deuxièmement : les infrastructures sont aussi importantes que les applications.
Les Africains utilisent WhatsApp, TikTok, Facebook, YouTube et les services bancaires numériques.
Mais derrière ces applications se trouvent des réseaux, des data centers et des infrastructures.
Troisièmement : l’échelle compte.
Masiyiwa n’a pas voulu construire uniquement une entreprise capable de servir une ville.
Il a progressivement pensé à l’échelle continentale.
Quatrièmement : l’Afrique peut produire ses propres infrastructures.
Son parcours remet en question l’idée selon laquelle les grandes infrastructures technologiques doivent nécessairement venir de l’extérieur.
Cinquièmement : le prochain terrain de compétition sera probablement l’intelligence artificielle.
Et Masiyiwa essaie déjà de se positionner sur ce terrain.
STRIVE MASIYIWA AUJOURD’HUI
En 2026, Strive Masiyiwa est toujours présenté comme le fondateur et président exécutif de Cassava Technologies et de l’Econet Group.
Cassava indique que son réseau de fibre dépasse désormais les 100 000 kilomètres, tandis que le groupe poursuit ses investissements dans les infrastructures numériques, le cloud, les data centers et l’IA.
Forbes estime sa fortune à environ 2,2 milliards de dollars en 2026, le classant parmi les milliardaires africains.
Mais sa richesse n’est peut-être plus la partie la plus intéressante de son histoire.
Le véritable sujet est ce qu’il construit.
Car un milliardaire peut simplement posséder beaucoup d’argent.
Un bâtisseur, lui, laisse derrière lui des infrastructures, des entreprises, des emplois et des institutions.
DE L’INGÉNIEUR À L’ARCHITECTE NUMÉRIQUE
Au début des années 1980, Strive Masiyiwa revient au Zimbabwe comme jeune ingénieur.
Il ne possède pas encore d’empire.
Il ne possède pas encore une fortune de plusieurs milliards.
Il possède surtout une compétence et une conviction :
l’Afrique peut construire son propre avenir.
Quelques décennies plus tard, cette conviction s’est transformée en entreprises de télécommunications, réseaux de fibre, data centers, services numériques et investissements dans l’intelligence artificielle.
Son histoire n’est donc pas seulement celle d’un homme qui a gagné beaucoup d’argent.
C’est l’histoire d’un entrepreneur qui a progressivement déplacé son terrain de jeu :
de l’électricité aux télécommunications,
des télécommunications à Internet,
d’Internet à la fibre,
de la fibre aux data centers,
des data centers à l’intelligence artificielle.
Et son prochain chapitre reste encore à écrire.
LA QUESTION QUI RESTE
Strive Masiyiwa a passé une grande partie de sa carrière à répondre à une question :
Comment connecter l’Afrique ?
Aujourd’hui, la question est différente :
Comment faire en sorte que l’Afrique ne soit pas seulement consommatrice de la révolution de l’intelligence artificielle, mais qu’elle puisse aussi la construire ?
C’est peut-être le prochain combat de Masiyiwa.
Et peut-être aussi l’un des grands combats économiques du continent.
Car après avoir voulu connecter l’Afrique au monde, le prochain défi sera peut-être de donner à l’Afrique les moyens de construire sa propre technologie.


