L’Université Sankoré de Tombouctou : quand l’Afrique enseignait le monde

Bien avant Harvard (1636), bien avant que l’Europe moderne ne se pense comme l’épicentre exclusif du savoir, l’Afrique formait déjà des élites intellectuelles de rang mondial. L’Université Sankoré de Tombouctou, construite en 1324, incarne cette réalité historique trop longtemps marginalisée. Elle rappelle une vérité essentielle : les Africains doivent interroger, connaître et se réapproprier leurs propres histoires.

Tombouctou, de camp nomade à capitale du savoir

L’histoire de l’Université de Tombouctou est indissociable de celle de la ville elle-même. Fondée au XIIᵉ siècle comme campement saisonnier touareg, Tombouctou servait initialement de point de ravitaillement pour les caravanes traversant le Sahara. Sa situation stratégique — à la lisière du désert et à proximité du fleuve Niger — en fit rapidement un carrefour commercial majeur reliant l’Afrique subsaharienne à l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Or, au Moyen Âge, commerce et savoir circulent ensemble. L’or, le sel et l’ivoire voyagent avec les livres, les idées et les érudits. Peu à peu, Tombouctou dépasse son rôle marchand pour devenir un centre culturel et intellectuel de l’Islam en Afrique.

A 1375 CE illustration of Mansa Kanku Musa (r. 1312-1337 CE) who ruled the Mali Empire in West Africa. (Detail from the Catalan Atlas Sheet 6, National Library of France, Paris)
AIllustration datant de 1375 apr. J.-C. représentant Mansa Kanku Musa (règne : 1312–1337 apr. J.-C.), souverain de l’Empire du Mali en Afrique de l’Ouest.
(Détail de la feuille 6 de l’Atlas catalan, Bibliothèque nationale de France, Paris)

Mansa Musa : le souverain qui transforma le commerce en connaissance

Lorsque Mansa Musa Ier, empereur du Mali (1312–1337), intègre Tombouctou à son empire, la ville change définitivement de dimension. Musulman fervent, il effectue le pèlerinage à La Mecque en 1324, un voyage resté célèbre pour sa richesse mais surtout pour ses conséquences intellectuelles.

À son retour en 1325, Mansa Musa ramène avec lui des architectes, savants et juristes du monde musulman. Son ambition est claire : faire de Tombouctou une capitale du savoir islamique, comparable au Caire, à Fès ou à Bagdad.

C’est dans ce contexte que sont édifiées ou consolidées les trois mosquées-universités qui composent ce que l’on appelle l’Université de Tombouctou :

  • Sankoré
  • Djinguereber (construite en 1327)
  • Sidi Yahya (vers 1400)

Sankoré : la plus ancienne université d’Afrique subsaharienne

Parmi ces trois institutions, la mosquée Sankoré occupe une place centrale. Ses origines remontent à l’an 988, lorsqu’elle est construite par l’imam Al-Aqib ibn Mahmud ibn Umar, qadi (juge) de Tombouctou. Plus tard, des Berbères installés dans la région en font un lieu d’enseignement.

Une riche femme de Tombouctou — figure emblématique de l’investissement féminin dans le savoir — finance l’agrandissement de la mosquée avec une ambition remarquable : en faire une institution éducative de classe mondiale. La cour est construite selon les dimensions exactes de la Kaaba de La Mecque, signe du prestige spirituel et intellectuel recherché.

Sous Mansa Musa, Sankoré devient une madrasa à part entière, bientôt considérée comme la plus ancienne université d’Afrique subsaharienne à avoir fonctionné sans interruption.

Une croissance intellectuelle sans précédent

À partir du XIVᵉ siècle, Sankoré se transforme en un pôle académique d’envergure internationale. Les livres deviennent la marchandise la plus précieuse de Tombouctou. Les bibliothèques privées fleurissent dans les maisons des érudits. Les manuscrits sont copiés, commentés, échangés dans tout le monde islamique.

À son apogée :

  • 25 000 étudiants fréquentent l’université pour une ville d’environ 100 000 habitants
  • La bibliothèque compte entre 400 000 et 700 000 manuscrits
  • Sankoré est considérée comme le plus grand centre de savoir depuis la Bibliothèque d’Alexandrie

Une organisation universitaire en avance sur son temps

Contrairement aux universités européennes médiévales, l’Université de Tombouctou ne possède pas d’administration centrale rigide. Elle fonctionne comme une communauté savante décentralisée :

  • Pas de pouvoir impérial direct sur l’enseignement
  • Pas de dossiers étudiants, mais la conservation des œuvres produites
  • Des écoles autonomes
  • Des étudiants libres de choisir leurs enseignants
  • Des cours dispensés dans les mosquées ou les résidences privées

Les diplômes prennent la forme d’une ijazah, certificat attestant que l’étudiant maîtrise une discipline et est autorisé à l’enseigner.

Un programme d’études d’une richesse exceptionnelle

L’enseignement est structuré en quatre niveaux :

  1. Niveau primaire (Medersa)
    Maîtrise de l’arabe, mémorisation du Coran, sciences de base.
  2. Études générales
    Grammaire, mathématiques, géographie, histoire, physique, chimie, astronomie, jurisprudence islamique, commerce et éthique des affaires.
  3. Niveau supérieur
    Spécialisation poussée sur une discipline, pouvant durer jusqu’à dix ans, axée sur la recherche et le débat.
  4. Le cercle de la connaissance
    Réservé à une élite d’étudiants et de professeurs, dédié aux grandes questions philosophiques et religieuses.

Des savants africains de renommée internationale

Parmi les érudits les plus célèbres :

  • Al-Aqib Aqit (1507–1583), qadi et grand réformateur des mosquées
  • Ahmad Baba (1556–1627), juriste et intellectuel prolifique, auteur de plus de soixante ouvrages couvrant le droit, la philosophie, la médecine et l’astronomie

Les textes produits à Tombouctou, comme le Tarikh al-Sudan ou le Tarikh al-Fattash, restent aujourd’hui des sources majeures pour comprendre l’histoire de l’Afrique de l’Ouest médiévale.

Le déclin : quand la violence fait taire le savoir

L’âge d’or prend fin en 1591, lorsque les forces marocaines d’Ahmad al-Mansur envahissent Tombouctou. Les mosquées sont pillées, des manuscrits détruits, des savants arrêtés ou exécutés. Le commerce décline, et avec lui l’activité intellectuelle.

Ce déclin marque durablement l’histoire de la ville.

Sankoré aujourd’hui : patrimoine menacé, mémoire vivante

Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1988, Tombouctou reste un symbole mondial du savoir africain. Mais les conflits récents ont de nouveau menacé cet héritage. En 2012–2013, des groupes armés détruisent des manuscrits jugés contraires à leur interprétation de l’islam.

Grâce au courage d’acteurs comme Abdel Kader Haidara, des dizaines de milliers de manuscrits sont sauvés et mis à l’abri.

Une leçon pour l’Afrique contemporaine

L’Université Sankoré prouve que :

  • l’Afrique a produit des universités avant l’Occident moderne,
  • elle a été un centre majeur de science, de droit et de philosophie,
  • son histoire intellectuelle est écrite, documentée et mondiale.

Réhabiliter Sankoré, ce n’est pas idéaliser le passé.
C’est restaurer une continuité historique, redonner confiance aux jeunesses africaines et repenser l’éducation à partir de racines africaines.

 « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. »

L’Université Sankoré de Tombouctou n’est pas seulement un vestige du passé.
Elle est une question posée au présent.
Et peut-être, une réponse pour l’Afrique de demain.

Un continent qui ignore son histoire se prive de ses propres possibles, et l’Afrique de toutes les possibilités naîtra de la reconquête de sa mémoire.

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